Un copain d'avant
Par Vincent François le samedi 20 décembre 2008, 01:32 - General - Lien permanent
Quel plaisir de retrouver un copain de classe, un vrai bon copain. Non pas un ami fesse-bouc de plus. Non pas un copain-d'avant formaté, rangé dans son année scolaire et sa position sur la photo. Et si ces retrouvailles sont tellement agréables, c'est qu'on ne l'avait pas complètement perdu, qu'il avait une place dans ses souvenirs, une bonne place, bien aménagée et capitonnée, un place dans son coeur, quoi.
Mais dans la pratique, oui, il était bien perdu. Pas recherché nécessairement, mais pratiquement absent. Les enfants que nous fûmes n'ont pas de problème à laisser filer les amitiés et les situations. Ils en retrouvent toujours, de nouvelles ou les mêmes. C'est comme ça. Les amis arrivent ou repartent au gré des invitations de parents, des changements de classe ou d'école, des déménagements, du mouvement des galaxies, des trucs incontrôlables, quoi. En tant qu'ancien enfant, on en laisse partir des tas, acceptant qu'un filet à gros trous nous entoure et tisse notre réseau bien loose. En tant qu'adulte, on devient un petit peu plus exigeant, quand on ne vire pas complètement à l'opposé. On « investit », on « capitalise », on « rentabilise ». Les amis, ça « coûte » des points d'amitié que l'on considère posséder en quantité limité et qu'il ne faut « dépenser » qu'avec parcimonie et à bon escient.
Entre les deux âges, suivant la vitesse à laquelle on est passé du stade inconscient au stade conscient, on perd ou on conserve de ces liens anciens. Et pour les retrouver...
Retrouver
Pour les retrouver, aujourd'hui, rien de plus simple. Nous vivons depuis peu avec, autour de nous – et de manière de plus en plus serrée – un autre filet, un réseau qui n'oublie rien. Et il nous fascine, il nous offre des yeux pour voir tout et plus loin, des dizaines de bras pour toucher à tout, des centaines de jambes pour sembler être partout sans limite, des livres, des encyclopédies, des magasins, des spectacles, des opinions, des contre-opinions...
Alors il devient facile aux tentacules qui nous prolongent dans cet univers numérique de facilement nous retrouver. Pour celles et ceux qui ont connu un monde sans Internet, sans courriel, sans vidéo en ligne, sans journal en ligne, sans clavardage, sans profil ni twitter, cela reste un peu magique de se retrouver si facilement. Il s'agit malgré tout de démarches encore volontaires qui incluent de connaître le service, de s'y inscrire, d'y faire quelques recherches. Et chacun doit encore le faire de son côté.
Mais pour les générations suivantes, lorsque les classes d'élèves seront inscrites automatiquement par l'école, que les applications assureront elles-même le suivi des anciens, cette magie des retrouvailles improbables n'aura plus court. Elles continueront à se tenir liées par des fils numériques invisibles. Elles oublieront aussi, mais le réseau n'oubliera rien, lui.
Un fantôme
Dialoguer par courriel ou autre moyen électronique avec un copain d'avant, c'est tout de même un peu parler à un fantôme. On échange avec quelqu'un, sorti d'une mémoire brumeuse, qui est à la fois le gamin de 10 ans qu'on a quitté un mois de juin en sortant de l'école (nous avons rencontré...), et à la fois un adulte de 40 ans, avec son passé, son statut, ses idées, ses problèmes, son expérience, ses rêves. Quel drôle d'oiseau est-ce? Faut-il choisir entre ces deux êtres, ces deux âges, ces deux représentations, chacune vraie, dont la combinaison permet de bâtir un hologramme, mais dont la première est complètement obsolète. On alterne sans cesse entre l'évocation de souvenirs avec le copain de 10 ans et l'échange de faits, de situations, d'avis avec l'inconnu de 40. « Tu te souviens du prof? Non, t'as pas voté Sarko, quand même. Et les avions? Mais si, le 11 septembre... »
Le gamin va-t-il peu à peu disparaître, laissant raisonnablement la place au nouveau venu dans le cercle lâche des amis? Va-t-on vraiment perdre sa fraîcheur, sa simplicité et la joyeuse nostalgie qu'il nous offre? Va-t-on réellement jeter aux oubliettes cette lumière particulière braquée sur cet adulte nouvellement apparu?
J'en doute, en tout cas pas tant que l'échange se limite à l'écrit. Même des échanges de photo ne font pas disparaître le gamin! Car soit on retrouve une ressemblance et alors, on a la confirmation que c'est bien ce même Frank ou ce même Éric. Ou alors, la ressemblance n'est pas à la hauteur de l'image qu'on avait mémorisée et alors l'image actuelle ne trouvant rien à quoi s'accrocher, on voit bien que Frédéric ou Laurent se sont amusés avec des masques pour nous faire marrer!
Le gamin n'est pas prêt à céder sa place. Et je suis finalement le gardien de ce gamin, de certains souvenirs, d'un certain regard, qui peuvent avoir été oublié par l'adulte qui l'a remplacé officiellement.
Mais il reste la voix et la rencontre physique pour continuer le combat entre ces deux âges. Étant à 5.000km des anciens copains, je n'en suis pas encore là et je le raconterai quand j'aurai réduit la distance.
Commentaires
belle prose ...
la vie ..., on en connait le début et la fin , entre les deux , afin qu'elle me soit la meilleure possible , j'essaie de me marrer le plus possible et de garder en moi les souvenirs de mes potes d'antan , en espérant qu'elle soit la meilleure pour eux ...
tout d'bon à tous ceux qui sont dans mon coeur
HL
et ben figure toi que j'ai entendu une histoire cette fin de semaine d'amoureux en CE2 qui se sont retrouvés grâce à copain d'avant et pis ils sont encore amoureux...... bon certes je ne suis pas encore prête à retrouver et je n'ai même pas chercher mon sébastien ou ni mon vincent que j'aimais bien!!! @ plus
christine
Un Sébastien, je ne sais pas, mais un Vincent, ça vaut le coup de chercher un peu, non? ;-)