Les gestes économisés, nettoyer le banc couvert de 50 cm de neige, une mitaine posée sur la croute de glace encore sur le banc pour s'asseoir, l'autre qui alterne d'une main à l'autre. Une main qui épluche maladroitement une mandarine – en regrettant de ne pas l'avoir fait plus tôt au chaud – l'autre qui se réchauffe en attendant. Elles se relayent. L'autre main qui fouille dans le sac pour sortir un thermos pas très chaud, des petits gâteaux.

Marcher un peu, dans la neige épaisse, si ce n'est pour réchauffer les pieds, au moins pour les faire fonctionner un peu avant de remonter en selle.

La pensée vagabonde et court rejoindre ceux qui font ça en vrai, les explorateurs, les voyageurs comme Émeric Fisset et compagnie, qui traversent l'Alaska, qui traversent Béring... Moi, je fais Notre-Dame-de-Grâce - Cap-St-Jacques et je passe pour un fou. C'est pas complètement faux, mais ça n'est pas très loin non plus.

Il y a aussi mon amie la Lune, qui rentre du Cap St-Jacques en vélo avec moi. Et dans les oreilles, du fado, beau à pleurer, de Lisbonne : saudate, « un petit bout de cœur qui manque ».

Et après ça, qu'y a-t-il de meilleur qu'une soupe brûlante avec un petit pain chaud, n'importe où – même dans un chaîne cheap – pour se réchauffer les pieds avant de repartir? S'arrêter dans le froid est plus avantageux que s'arrêter dans le chaud pour une seule et importante raison : le redémarrage est l'occasion de se réchauffer, de remettre la machine à produire de la chaleur en route et il est le bienvenu. Dans l'autre cas, c'est replonger dans le froid mordant que le corps avait déjà – vite – oublié...

Un chemin de traverse.

Des vacances chez soi, ou tout proche de chez soi. Un ailleurs facilement accessible, mais autrement, à roulettes.

Lakeshore par moins -22.

Retour de fin de semaine en vélo : après le plaisir, c'est encore du plaisir, de l'évasion, un rendez-vous avec la lune, avec un peu de rêve, pour prolonger de bons moments. Aller tout au bout de l'île, s'approcher de l'eau, de la glace, de la limite, probablement dangereuse, mais encore loin. Je ne suis pas là pour risquer ma peau, je suis là pour rien. Et c'est dans ce rien qu'est le plaisir. Pour l'inutilité, la rêvasserie, une rêvasserie que je vais chercher au bout d'un effort, d'un écart, d'un pas de côté, et qui est donc autorisée, payée par cet effort réel.

Suivre Lakeshore comme on l'a suivi en voiture de temps en temps en se disant « Ah c'est joli ici, il faudrait revenir ». En vélo, on revient, et on revient tranquillement. On s'arrête si, quand et où on veut. On prend le temps de tout voir, de profiter des images, au rythme des pédales. On vit les paysages, les obstacles, les décors concrètement au lieu de les survoler en voiture, en surfant par l'autoroute, en les niant, les effaçant, concentré que l'on est dans l'action de quitter un point A pour se trouver dans un point B.

En vélo par Lakeshore, entre A et B, il reste de nombreux points à vivre et il y a beaucoup de plaisir. On change de décor, on passe d'une ville à l'autre, on passe des creux et des pleins, des virages – qu'y a-t-il derrière? – des doutes sur la route à suivre, des petites surprises, des bruits, des odeurs, des yeux et des sourires aussi. Moins que sur l'autoroute, mais on les voit bien mieux.

Lakeshore

Le froid et le vrai

Vrai, il y a quelque chose de vrai à se confronter à un vrai chemin qu'on parcourt avec ses propres moyens physiques, à un vrai froid, à un vrai risque. Le froid est alors une présence et non un accident. Dans nos habitudes modernes, confortables et pourtant imbéciles car insoutenables, le froid est un défaut, une erreur, un raté : une porte ou une fenêtre ouverte, une panne de chauffage, une voiture garée trop loin, une voiture pas assez chauffée, un dehors refusé. Dans tos les cas, c'est un raté.

À s'y confronter volontairement en vélo, ce froid ne fait plus scandale. Il n'est même pas un motif de grogne. Il devient aussi accepté que d'autres éléments du décor comme une dure montée ou la nécessité d'un détour.

Et après, une vraie soupe, un vrai morceau de pain. Faire vraiment fonctionner sa mâchoire autrement qu'en claquant des dents... Assez plaisant, ce petit vrai. Assez vrai, ce petit plaisir.

Notre-Dame-de-Grâce - Cap-St-Jacques

Le trajet : 31,5 km aller