Le silence des complices, aussi. Ce n'est certainement pas la première fois qu'elles voyagent ensemble, qu'elles partent ensemble, qu'elles reviennent ensemble, rencontrent, découvrent, vivent ensemble.

L'une conduit ; l'autre aussi. Celle qui a le volant n'a évidemment pas bu la moindre goutte d'alcool et s'est rattrapée sur la quantité. « On devrait laisser un décapsuleur dans la voiture » se dit-elle. Par une étonnante association d'idées, c'est une autre image culinaire qui vient illustrer cette pensée : des sandwichs à la viande restés toute la journée dans le coffre en plein soleil.

L'autre, à ses côtés, s'est tranquillement chargée le sang de bière fraîche, parce qu'elle est vivante, parce qu'hier était un autre jour où être vivant représentait un fort contraste avec son aïeule qui venait de quitter ce monde et qu'elle avait eu le privilège d'accompagner jusqu'au bout. Parce que demain, qui est ou sera un autre jour, il faudra y retourner, accompagner encore mais autrement, soutenir ceux qui restent en attendant de prendre le train plus tard. Parce qu'elle est bien meilleure fraîche et que, tiède comme... – tiède, quoi –, elle est bonne à retourner à la terre qui avait fourni initialement l'eau et le houblon.

C'était aussi l'occasion de taper dans ce vieux paquet de cigarettes. Puisqu'on est humain, que c'est un plaisir et qu'un humain est là aussi pour attraper quelques-uns de ces plaisirs. Après hier, avant demain, en parallèle.

Silence, paix, confort, patience et vigilance sur le siège de gauche. Silence, paix, confort, alcool, nicotine et somnolence à sa droite.

Sophie la veilleuse de la route, prédestinée à cette tâche, les deux mains sur le volant. L'ange, en veilleuse aussi, soupire et s'enfonce dans son siège et ses brumes, à ses côtés, à sa place.


« Tab... » Ce n'est pas la première fois que la statue du Christ de Ste‑Julienne entend ce genre de juron. Mais ce soir, ses deux bras qui semblent tenter d'arrêter en vain le flot automobile quotidien, le montrent encore plus désolé au bord de cette route.

Le jeune homme est encore plus énervé car il vient en plus de se coincer l'oreille en mettant brutalement son casque. Ça ajoute à sa rancœur, à sa froide colère envers celle qu'il vient de quitter, fâché. « Elle ne comprend rien », évidemment. « Comment » a-t-il pu lui faire confiance ? On ne l'y reprendra plus...

Gestes mille fois répétés, ses pieds démarrent et passent les vitesses des 350 chevaux du rassurant moteur qu'il vient de chevaucher. Sa main dose exactement l'attaque, la tenue et le volume du chant de ce moteur, son complice, son frère, qui, lui au moins, ne le trahira jamais.

Lui aussi a bu, se dit l'ange, mais elle était moins fraîche. Quelle idée de vouloir toujours finir sa bouteille, même tiède, on ne manque tout de même ni de houblon ni d'eau dans ce monde... Ce manque de jugement ne présage rien de bon sur cette route glissante pour ce demi-couple glissant vers la séparation. Les ingénieurs japonais responsables du contrôle qualité de cette moto ne l'ont pas testée dans ces conditions néfastes, célibataires et à jeun qu'ils étaient. Et l'employé de la voirie qui a placé cet hiver le panneau d'arrêt trop en retrait dans la végétation, qui a poussé depuis, non plus.

« Ils devaient penser à autre chose », se dit l'ange. « Mais pourquoi ce jeune gars roule-t-il aussi vite ? Il va se tuer s'il continue... Non merci, pas maintenant, je suis déjà servie par la Camarde pour hier et demain. Aujourd'hui, c'est relâche. Ne pense-t-il pas qu'il y a un panneau d'arrêt, effectivement dissimulé de son côté ? Ce n'est pas une raison pour ne pas penser à faire attention, non ? »

Notre jeune motard, légèrement grisé par l'air, plus frais que sa bière, accélère encore. Abordant le virage bordé de cette haie touffue et qui conduit à la route principale, une pensée vient bousculer ses idées noires : il devrait y avoir un panneau là. « Qu'est-ce qu'ils brettent ces maudits fonctionnaires ? Pff... tous des gros nuls ! » maugrée-t-il en décélérant.

À temps.

De sa gauche surgit une voiture avec ses deux passagères, brillamment éclairée en passant rapidement devant son gros phare. L'espace d'un instant, en pleine lumière, l'ange se retourne sur son siège et son œil s'ouvre sur cet éclair aveuglant qui l'illumine et l'empêche de distinguer le motard irrité à l'arrêt, prêt à redémarrer.

- Tu dors ? », dit Sophie.

- Je rêvassais... Une histoire de motard... Ça va ? » répond l'ange.

- Ça va. Dors, je m'occupe de tout. »


Il rentra assez brusquement dans la baraque de chantier.

- Baisse la radio, veux-tu ? »

Le dernier titre des Bérurier noirs. Cette musique d'aujourd'hui lui portait sur les nerfs et n'était pas à la hauteur de ses goûts, des goûts éclectiques, bien entendu.

« Le silence, c'est pas mal non plus pour travailler. Ou Dark side of the moon sinon » songea-t-il. « Mais est-ce vraiment du travail ? » De puis des années qu'il y consacrait sa vie, il avait accumulé les déceptions, les coups de canif dans l'éthique et les rêves du jeune ingénieur qu'il n'était plus. Le cynisme des collègues et de son chef direct en particulier lui donnait depuis longtemps la nausée.

Mais, comme le mal de mer lors de longues traversées, la nausée de la corruption s'apprivoise, s'atténue, s'oublie peu à peu. Et puis, son salaire, qui l'avait impressionné la première semaine, ne lui semblait plus suffisant pour entretenir sa maison à Laval et les deux autos que lui et sa femme s'étaient achetées à crédit. Pas le choix que de s'équiper quand on vit comme eux au milieu des autoroutes et des centres d'achat.

Justement, les autoroutes ; ce nouveau pont sur la 640 qui occupait tout son temps, il avait finalement compris ce qui en ralentissait les travaux. Encore un « intermédiaire », un parasite, oui. Le genre de bibitte à transformer le ciment en argent liquide par alchimie et à le faire passer de la bétonnière à ces fameuses enveloppes brunes.

Ces enveloppes, aujourd'hui, il avait une preuve tangible de leur existence : celle qui lui était destinée était posée en évidence devant lui sur le bureau de son chef...

- Mmm... Qu'est-ce que tu as mis ? » miaula l'ange en s'étirant.

- Ça t'empêche de dormir ? »

- Non, non, mais ce vieux truc me dit quelque chose... »

- Les Bérus. Makhnochi-machin-truc... Les eighties, quoi. On faisait de la bonne musique à cette époque. » dit Sophie en se trémoussant sur son siège et levant le poing. « Tu parlais dans ton sommeil », continua-t-elle.

- Qu'est-ce que j'ai dit ? » s'inquiéta l'ange.

Les yeux amusés passant furtivement du rétroviseur à son amie à l'approche de l'autoroute, Sophie avoua :

- C'était pas clair. Tu sermonnais quelqu'un. J'ai essayé de t'en faire dire plus... »

- Hey ! C'est mes rêves ! »

- Tu partages pas ? » s'amusa Sophie d'une voix de petite fille. « Pour ce que j'en ai compris, tu t'énervais contre un type... Ça parlait de béton, de planche, de savon, de pont qui allait s'écrouler un jour... »

À cet instant précis, la voiture venait de s'engager sur l'autoroute 640 et passait sous le premier des ponts qui la surplombait. La structure de la pile numéro 5, qui avait montré des signes de faiblesse lors de l'inspection trois ans auparavant, se trouvait fortement comprimée sous la pression de l'accumulation d'eau des orages exceptionnels de cette soirée d'août.

Des orages qui avaient surpris tout le monde, sauf ceux qui supportaient les voix cassées et éraillées d'un groupe de joyeux drilles autour d'un feu de camp et qui massacraient a cappella – a casserola plutôt – les plus grands noms de la chanson francophone...

Grâce à la qualité du mélange de béton utilisé lors de sa construction en 1988, la pression fut suffisamment répartie et la structure tînt bon. Et nos deux passagères filèrent dessous sans encombre.

À quelques kilomètres de là, un retraité du bâtiment lisait un article du Devoir sur l'état dramatique des ponts au Québec et se remémorait les tentatives de corruption qu'il avait subies plus jeune. Tout en réécoutant pour la millième fois Wish you were here – la seule musique qui vaille – il repensait qu'il avait bien fait ne pas céder et d'envoyer balader son corrompu de chef. « Non, je ne mettrai pas mon pied sur cette planche savonneuse » lui avait-il dit et il en avait toujours gardé une certaine fierté, qui lui revenait par hasard en tête ce soir.


- Tu ne dors plus ? »

- Je regarde les animaux. »

Sophie se retourna sur sa voisine, un peu surprise, car par la fenêtre côté passager il était difficile d'apercevoir quoi que ce soit dans cette noirceur.

En même temps, ce n'était pas la première fois que sa chère amie l'étonnait par une de ces réponses dont elle avait le secret.

- Et que vois-tu de beau ? Des girafes, des éléphants, des ornithorynques ? » railla Sophie.

Ne lui offrant que la moitié gauche de son sourire, l'ange répondit calmement :

- L'orignal qu'on a croisé un peu en avant de la mère et son petit. »

- Quel or... »

- Celui que tu n'as pas vu et que tu as ébloui de tes phares dans le virage précédent. »

- Pas vu. »

- Je sais. Et lui non plus. À cause des phares. Je lui ai fait mon plus beau sourire et il nous a galamment laissé passer. »

« La galanterie, ça se perd, mais ce soir c'est le deuxième. L'autre, c'était quoi déjà... Un ours, je crois, un ours, mais avec une chaise... Qu'est-ce que je raconte, moi... »

« Qu'est-ce qu'elle raconte ? » se dit Sophie, mais c'était uniquement pour la forme qu'elle se posait la question, sachant bien qu'elle avait probablement dit vrai. Pas besoin de GPS, de détecteur de radar, d'airbag, de radio quand elle voyageait avec son amie.


Sophie tourna le bouton du chauffage machinalement, remarquant subitement qu'il faisait froid dans leur voiture.

- Ça se rafraîchit », dit-elle en se tournant vers sa passagère, qu'elle découvrit transpirant et tremblante, les yeux fermés et le visage crispé.

Après un rapide contrôle sur ses rétroviseurs vides et sur la bande d'asphalte illuminée devant elles, Sophie se pencha vers son amie et lui prit la main. Elle était glacée et secouée de tremblements incontrôlés.

- Tu... Ça ne va pas ? Veux-tu qu'on s'arrête ? » s'inquiéta la conductrice. « Tu files pas ? Qu'est-ce que... »

Elle porta la main à son front.

- Réponds-moi... Dis-moi ce qu'il y a... »

- Ça... ça va passer... », tenta de la rassurer l'ange.

Naturellement, Sophie avait levé le pied et la voiture décélérait.

- Non, ne t'arrête pas... Les répliques... »

Interloquée et angoissée, Sophie accéléra doucement. Les tremblements de son amie semblaient s'apaiser mais son regard concentré semblait ailleurs et les traits tirés dévoilaient un visage fatigué, éreinté, écrasé sous un fardeau invisible.

Cela dura un peu moins d'une minute. Son visage se détendit peu à peu et quand elle sourit de nouveau à son amie, encore sous le choc, les tremblements cessèrent tout à fait.

- Il fait chaud ici. » remarqua soudain l'ange.

- Tu m'as fait peur... Tu te sens comment ? »

- Mais très bien » lui répondit-elle sur un ton de gaieté prenant à son tour sa main dans les deux siennes et se retournant complètement vers elle.

Dans ses doigts et ses paumes circulaient à nouveau la chaleur qu'elle lui avait toujours connue.

- Fait vraiment trop chaud ici ! » s'exclama-t-elle en ouvrant en grand la fenêtre et elle sortit complètement sa tête pour avaler goulûment de grandes gorgées d'air. «  On a emporté des bûches du feu ou quoi ? »

Elles éclatèrent de rire.

Au laboratoire de surveillance sismique de St-Sauveur, le fichier des logs d'anomalies venait de s'enrichir d'enregistrements qui montraient que si la terre avait effectivement tremblé (M3.1 et M2.7 respectivement sur les balises 512 et 514), la 513 indiquait une mesure quasi-nulle, sortant très largement des seuils d'alerte. Le code d'anomalie était le 38-4 : Balise en panne. À vérifier pour remplacement.


- 46... 47... 48. Et dans le tien ? »

- Tout le monde est là. On peut y aller. »

Après discussion sur la route à suivre, les deux chauffeurs démarrèrent leurs gros bus jaunes. Avec la pluie tombée depuis la nuit précédente, les retours du dimanche allaient être avancés et la circulation risquait d'être difficile.

Les passagers commençaient à trouver la position qui allait leur permettre de récupérer une petite partie du sommeil envolé les deux nuits précédentes passées à refaire le monde ou plus prosaïquement à lui donner un sens immédiat avec des rencontres, des rires, des partages, des chants.

Et comme prévu, au premier carrefour important, les ralentissements ont commencé. Même pour une fin de semaine achalandée, ça n'était pas normal. La CB apprit aux chauffeurs la cause du blocage : la route était complètement détournée sur une voie secondaire. Après le paralume de la 720 le mois précédent, c'était au tour du pont à l'entrée de la 640 de perdre de larges blocs de son tablier. L'autoroute était donc fermée.

Ceux des passagers qui ne dormaient pas, inquiets de voir se réduire inexorablement leurs chances d'attraper le train pour Ottawa, eurent tout le loisir de détailler la scène d'un accident au bord de la route. Une grosse moto était encore visible dans le fossé et la police sur les lieux. Les voisins, sur le seuil de la porte, et quelques badauds avaient vu partir l'ambulance avec le jeune homme à peine conscient qui avait passé une grande partie de la nuit blessé et coincé sous sa machine adorée.

Plus loin, changement radical de ton : même après cette joyeuse fin de semaine, intelligente et festive, l'événement qui restera dans les mémoires fut de voir passer entre les voitures immobilisées trois orignaux dont un petit, plutôt apeurés. Facebook allait le soir-même s'enrichir d'un très grand nombre de photos du parc-safari improvisé de ce dimanche sur la route.

Quand plus loin la suspension frappa si fort en passant sur une déformation de la chaussée, et à petite vitesse encore, les petits malins s'écrièrent « Tiens !? On arrive à Montréal ! » On approchait certes, mais il restait encore du chemin à parcourir avant de retrouver la voirie lunaire de la métropole. En fait, ni le chauffeur ni les passagers ne le savaient mais ils se trouvaient à très peu de distance de la balise 512 qui avait relevé les mouvements sismiques de la nuit précédente.

Enfin, après un très long détour, on arrivait finalement à bon port avec plus de quatre heures de retard. Avant de s'égailler dans la ville, chacun se rassurait en se disant qu'il fallait mieux parfois arriver tard et en bon état que de se risquer la nuit sur ces routes qui peuvent être dangereuses.

Rien qu'à imaginer qu'on pouvait frapper une moto, se prendre un bloc de béton sur la tête, se retrouver nez à nez avec un chevreuil ou un orignal ou bien se taper un nid-de-poule invisible à pleine vitesse, il valait mieux éviter de rouler la nuit.

Surtout tout seul.


La place de l'ange (PDF)


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